À venir…

Région du lac Tana, Éthiopie

1980

Une aube bleutée se levait doucement sur le lac Tana. Les étoiles amicales accompagnaient leur complice de la nuit dont le sourire jaune pâle se reflétait dans le grand miroir. Tout respirait le calme et la sérénité. Çà et là, de la fumée s’élevait des toits de chaume : bientôt il ferait jour.

Cette nuit, un enfant était né au village. La lune, complice, avait éclairé la case de la jeune Irin, l’entourant de sa bienveillance et la nuit s’était faite cotonneuse pour mieux étouffer les gémissements douloureux de la jeune femme que cette naissance déchirait. Enfin, au petit matin, à l’heure où les étoiles pâlissent la petite Moulou était née.

Alors que la jeune mère se reposait sur sa couche, à la sortie du village, une femme s’affairait. C’était jour de marché, et le chemin était long. Il n’y avait pas de temps à perdre : bientôt, il ferait chaud. Elle sortit donc dans l’aube naissante, accompagnée par le chant du coq et les cris des chiens.

En chemin, elle ne prêta pas attention à la beauté du paysage qui s’éveillait devant elle. Tsehaye préférait se concentrer sur ses pas. Le sentier, escarpé, était dangereux et les chutes n’étaient pas rares. À la voir ainsi, on eût cru une vieille, tant sa démarche semblait hésitante. Ses pauvres chaussures, vieilles baskets en toile, sans lacets et trop grandes à ses pieds, ne la protégeaient pas des pierres pointues ou roulantes. Enroulée dans un chama, elle progressait vaille que vaille, silhouette fantomatique dans la lumière du petit jour.

Arrivée au sommet de la côte, elle s’accorda une pause, le temps de reprendre son souffle. Une douleur à la poitrine la fit grimacer. De plus en plus fréquentes, celles-ci l’inquiétaient, et bien qu’elle fût jeune encore, l’Éthiopienne sentait qu’il était temps de « passer la main ». D’ailleurs, les siennes commençaient à trembler. Elle songea que le moment était peut-être venu de parler à Mebrat, sa belle-fille. En attendant, elle s’offrit quelques instants encore, avant d’entamer la descente.

En contrebas, s’étendait l’immense marché du lac Tana. Les yeux fermés, Tsehaye se laissa un instant porter par la rumeur qui montait jusqu’à elle : l’endroit était étourdissant de vie. On parlait fort, on s’interpellait. Aux marchandages des clients répondaient les protestations des vendeurs. Les rires des enfants qui se poursuivaient pieds nus dans la poussière, ivres de liberté, s’échappaient en grelots ; ceux perlés des femmes, heureuses de se retrouver et de bavarder à l’ombre des grands arbres, leur faisaient écho. Les tout petits, restés accrochés quant à eux au sein de leur mère, dormaient, pleuraient parfois, incommodés par la chaleur, la poussière et les mouches.

Aux cris des hommes s’ajoutaient ceux des bêtes  que l’on venait vendre ou acheter. Blatèrements outragés de chameaux, chevrotement plaintif des chèvres et de leurs petits ; braiments des ânes, meuglements lancinants et doux des zébus… cette cacophonie assourdissante exaspérait les volailles qui gloussaient, affolées par toute cette activité.    Et pourtant, chacun ici avait sa place, une place bien définie. Rien n’était laissé au hasard : un capharnaüm certes, mais organisé.

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