A table ! (Nouvelle de Mennecy)

À table !

À Angelbert, au lapin et à la feuille de laurier…

À Henri Girard, aussi…

Angelbert n’avait pas son pareil pour préparer la carbonnade de lapin, surtout pour celles et ceux qui lui étaient chers ; en revanche, pour les autres…

J’en veux pour preuve cette anecdote… que certains trouveront peut-être… à leur goût.

À l’époque, nous étions gamins. Angelbert était le meilleur ami de mon grand frère, Henri. J’étais la plus jeune. Les deux garçons étaient inséparables et il fallait les voir déambuler dans les rues de notre petit village normand, le genou à l’air, en général écorché, la chaussette tombante, les joues rouges et la morve au nez. Ils couraient après tout ce qui bouge. Leur plus grand plaisir consistait pourtant à monter dans le marronnier, en face de la maison de monsieur le maire, pour, à l’automne, viser son chien, une sale bête dressée à grogner après les enfants. Angelbert était le roi du lance-pierre, Henri n’avait pas son pareil dans le maniement de la sarbacane. Mais ce n’est pas tout. Un jour que je revenais de la mercerie où maman m’avait envoyée quérir quelques boutons nacrés, je les avais surpris, calés sur leur branche, en train de… pisser. Hilares, ils se donnaient beaucoup de mal pour arroser le pauvre animal, accroché à sa laisse. Je n’en revenais pas ! Heureusement pour eux, je suis le seul témoin de cet exploit. Par contre, j’ai su profiter de la situation et cela leur a coûté force parts de gâteau et autres confiseries. Bref, ces deux-là se complétaient et notre mère qui répétait à l’envi : « Y’ en a pas un pour racheter l’autre ». Ils avaient le même âge, se ressemblaient un peu ; gamins grandis trop vite, un peu maladroits, un peu gauches, un peu « sales mômes » peut-être, mais au grand cœur.

Angelbert était un enfant de la rue, si l’on considère que c’était là qu’il passait le plus clair de son temps. Il faut dire qu’il avait ses raisons. Une mère un peu « simplette », une brute avinée qui lui servait de père… Je crois pouvoir dire qu’il doit à mes parents de ne pas être devenu une crapule, parce qu’à l’époque, il était sur le fil et il s’en serait fallu de peu pour qu’il tombât du mauvais côté.

Mais maman aimait Angelbert. Elle l’avait un peu adopté, comme on recueille un oiseau tombé du nid. D’ailleurs, elle ne supportait ni la souffrance ni l’injustice et parfois, notre maison se transformait en cour des miracles. On forçait le minois malheureux, on exagérait le boitement, on venait se plaindre auprès de notre mère, quémandant une parole de réconfort, un morceau de tarte, ou simplement une oreille attentive.

Ainsi, on pouvait rencontrer chez nous, le curé venu se faire offrir un bol de soupe, l’instituteur malheureux, éconduit par sa belle, le mendiant venu là pour récupérer un vêtement chaud et de quoi se remplir le ventre, mais aussi, un hérisson blessé, un oiseau tombé du nid, le vieux chien, perclus de rhumatismes, qui ne gardait plus rien, mais qu’elle gardait près du feu.

Et Angelbert.

Ce jour-là, je m’en souviens très bien. Les deux garçons étaient arrivés ensemble, pour l’heure du goûter. Angelbert semblait fermé, le nez sale, et le visage noirci par la crasse mais aussi certainement, les larmes. Il reniflait, et s’essuyait le nez d’un revers de la manche. Maman s’approcha de lui. C’est alors qu’elle comprit. Son œil aguerri remarqua immédiatement les marques que le gamin tentait maladroitement de dissimuler ; la position inconfortable qu’avait adoptée Angelbert sur sa chaise.

  • Que t’est-il arrivé Angelbert ?

Mais Angelbert serrait les dents.

  • C’est ton père, c’est ça ?

Même silence obstiné.

  • Henri, occupe-toi de tout et surveille ta sœur aussi. Je vais revenir.

Elle enfila son gilet et parti d’un pas décidé.

Avant de continuer, il faut que je vous parle de ma mère. C’était assurément une femme de tête, une paysanne forte et costaude. Plus grande que mon père, elle était aussi robuste qu’il était fluet. Maman était de celles sur lesquelles on pouvait s’appuyer. D’ailleurs notre famille reposait sur elle – mon père lui-même disait souvent : « Votre mère, c’est notre mur porteur ». – C’était certainement vrai si l’on considère qu’il ne lui survivrait qu’une semaine.

Ce qui me fascinait chez elle, c’étaient ses mains. Des mains qui me semblaient immenses quand j’étais petite, qui n’hésitaient pas tordre le cou des canards, qui coupaient le bois avec mon père et, en même temps, qui pouvaient se montrer d’une merveilleuse douceur, et n’avaient pas leurs pareilles pour coudre ou broder. Son caractère était à l’image de sa robustesse. Maman était une femme droite, exigeante, aimante et juste. Elle aimait les enfants, et surtout, ne supportait pas la violence.

Bref, quand elle sortit de la pièce, nous laissant attablés, notre goûter posé sur la nappe à carreaux rouges et blancs, Henri n’eut pas de mal à deviner où elle était partie. Maman n’ignorait rien du le père d’Angelbert. Ils avaient le même âge et se connaissaient depuis leur plus tendre enfance. Ce n’était certes pas lui qui allait l’intimider.

Nous ne sûmes jamais ce qu’ils s’étaient dit ce jour-là, ou plus exactement, ce que maman lui avait dit. Mais il faut reconnaître que plus jamais il ne leva la main ni sur son fils, ni sur sa femme.

De ce jour, Angelbert éprouva une véritable adoration pour notre mère. Il se transforma, du jour au lendemain. Il retourna à l’école (les bancs de l’école n’étaient pas ceux qu’ils préféraient d’habitude) et accepta même d’apprendre à lire.

Grande lectrice, elle sut partager sa passion avec les deux garçons. Elle leur fit découvrir Cyrano de Bergerac, et il fallait voir les deux gamins se défier dans des concours de tirades, celle du nez étant leur préférée. Oui, à partir du moment où Angelbert eut accès aux livres, le chien du maire connut quelque répit.

Mais il y avait une chose qu’il aimait par-dessus tout, c’était regarder maman faire la cuisine. Henri, lui, aimait l’aider à faire les gâteaux ou les compotes. Il était le maître du dénoyautage et jouait à me viser avec les noyaux d’abricots et de cerises, que nos arbres, généreux, nous offraient tous les ans au mois de juin. Son jeu était de m’appeler, puis de tourner ses oreilles et en même temps, me cracher le noyau au visage. Bien sûr, cela me faisait hurler, pour son plus grand plaisir.

Angelbert quant à lui, ne s’intéressait que très peu à la pâtisserie. Son bonheur, c’était la cuisine. Éplucher les légumes n’avait rien d’une corvée pour lui. Au contraire, cela le calmait. Il s’intéressait, posait des questions, imitait les gestes. Je l’ai même surpris un jour en train de prendre des notes sur un cahier que ma mère lui avait offert. Appliqué, concentré, la langue à moitié tirée, il s’appliquait à noter scrupuleusement les conseils de maman. Une grande complicité s’établit alors entre le cordon-bleu et son apprenti. Je crois même pouvoir dire, même s’il s’en est toujours défendu, que mon frère fut un peu jaloux à cette époque. Voilà comment la carbonade de lapin entra dans la vie d’Angelbert.

Derrière chez nous habitait Germaine Michel. Une mégère. Cette femme vivait seule. Qui aurait pu supporter de vivre à ses côtés ? Personne, à part un vieux chat, qui avait fini par lui ressembler. Germaine Michel cumulait tout ce qui peut être détestable chez un être humain. Elle détestait les enfants, n’aimait pas les animaux, passait son temps à colporter des ragots tous plus odieux les uns que les autres. Elle ne supportait pas l’harmonie et n’avait de cesse de détruire, de salir.

Plus que tout, Germaine Michel haïssait notre mère. Elle nourrissait à son égard une jalousie qu’elle n’avait jamais pu étouffer. Je n’ai jamais su l’origine de cette haine et maman a toujours refusé d’en parler. « Cela ne te regarde pas », m’a-t-elle répété jusqu’à la fin. Et elle avait raison. Elle évacuait la question d’un geste de la main et repartait vaquer à ses occupations. « Nous sommes au-dessus de ça »

Un jour pourtant, elle rentra du marché, livide, refusant obstinément de répondre à nos questions. La journée se passa ainsi ; elle semblait murée dans un silence que rien ne pouvait ébranler. C’est tard le soir, alors que nous étions censés dormir qu’Henri et moi surprîmes la conversation.

Dès son arrivée au marché, maman avait senti que quelque chose se tramait. Quelques regards en coin, quelques ricanements à peine étouffés, quelques dos qui se tournent… Stoïque, elle avait pourtant continué ses emplettes. C’est devant le stand du fromager que les choses s’étaient gâtées. C’est la fromagère, dont l’intelligence approchait celle de ses brebis, qui avait vendu la mèche. Un nouveau ragot, né de l’imagination fertile de Germaine Michel, venait de faire le tour de la ville. Un ragot qui mettait en doute la respectabilité de maman et par là-même sa réputation ; qui faisait d’Angelbert un fils illégitime. Un ragot qui tournait notre père en ridicule. Bien sûr mes parents surent faire face, fiers et unis, comme ils l’avaient toujours été mais il toucha Angelbert de plein fouet.

C’était juste au moment des moissons. À cette période de l’année, les gens du village « se donnaient la main », comme on dit chez nous. Nous, les gamins, aimions cette époque car nous nous retrouvions tous dans les champs. Plus d’école mais la liberté. À la fin des moissons, nous avions pour habitude de manger tous ensemble. Chaque famille dressait une table et les victuailles étaient partagées. Ce jour-là, Angelbert arriva, un plat recouvert d’un torchon, dans les bras. À la surprise de tous, il se dirigea vers Germaine Michel et posa le plat devant elle, sans un mot. Étonnée et méfiante, la vieille femme avait retiré le torchon pour découvrir une carbonade encore fumante. Alors, après avoir jeté un regard mauvais à ma mère, elle s’était jetée sur le plat qu’elle avait avalé gloutonnement. Elle était aussi gourmande que méchante et bien évidemment ne proposa à personne de partager son fricot. Quand elle l’eut fini, Angelbert repartit, un sourire énigmatique se dessinait sur ses lèvres. Pas un mot n’avait été échangé mais il « jubilait », c’était à n’en pas douter.

Je n’oublierai jamais cette journée. Henri et Angelbert avaient quinze ans, j’en avais sept. Et ce dont je me souviens également parfaitement, c’est que c’est dès le lendemain de cette journée mémorable que la Mère Michel se plaignit d’avoir perdu son chat

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