Bouvard et Pécuchet à La Délivrande

Mais il avait encore une autre préoccupation qui l’obsédait. Dans son livre, les deux bonshommes, après avoir entendu pieusement la messe de minuit, sont touchés par la grâce et deviennent, peu à peu, très religieux, se confessent, pratiquent les sacrements, deviennent mystiques, exaltés, jusqu’à se donner la discipline ! Pécuchet, toutefois, malgré l’ardeur de son zèle, craignait de ne pas posséder la persévérance. Et c’est pour obtenir ce don qu’il se résoud à faire un pèlerinage à la Vierge. Il hésitait entre Notre-Dame-de-Fourvières, Chartres, Embrun, Marseille et Auray ; mais il se décida pour Notre-Dame-de-la-Délivrande, près de Caen.

Cette visite de la Délivrande, pour se documenter, Flaubert l’a faite lui-même vraisemblablement, dans les premiers jours de son séjour à Caen. C’est pendant les quatre jours passés à Caen qu’il a pu se rendre assez facilement à Douvres et à la Délivrande, qui ne sont point éloignés de l’Athènes normande. Le chemin de fer qui mène à Luc existait-il à cette époque ? Probablement non, car Bouvard et Pécuchet, partis de leur bourgade hypothétique de Champignolles, près Falaise, indiquent qu’ils ont fait le voyage dans un vieux cabriolet loué par eux. Le trajet était de quarante-trois kilomètres qu’ils firent en douze heures. Dans une des lettres écrites à sa nièce Caroline, datée de Bayeux, le 2 septembre 1877, Flaubert indique « que toute sa journée se passe en courses, la plupart en petites voitures découvertes où le froid leur coupe le museau. Hier, au bord de la mer, dit-il, c’était insoutenable. »

Dans son roman, il fait descendre ses « bonshommes » à l’auberge. C’est là aussi que Laporte et lui descendirent à l’Hôtel Notre-Dame. Comme aux héros du roman, on leur donna une chambre à deux lits, avec deux commodes supportant deux pots à l’eau dans de petites cuvettes ovales. C’était, avait dit l’hôtelier, la Chambre des Capucins. Cette chambre, qui malgré les transformations existe encore aujourd’hui, avait son histoire. Avant la Révolution elle était de tradition réservée aux pères Capucins de Caen dont le couvent se trouve englobé aujourd’hui dans le couvent du Bon-Sauveur, lors de leur pèlerinage annuel à la Délivrande. De plus, il est certain que des messes y furent dites secrètement pendant la Terreur par des prêtres assermentés.

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Après une nuit passée à l’Hôtel Notre-Dame, les deux compagnons, Flaubert et Laporte, étaient le lendemain dès six heures, à la chapelle. A cette époque la chapelle primitive était en train de disparaître. Ses parties anciennes annonçaient plutôt le XIIe siècle que le XIe, particulièrement les arcatures à l’ouest et du côté nord. Déjà une grande partie de l’édifice avait été reconstruite. Deux chapelles au transept avaient été fondées, l’une en 1523, par Pierre Le Gendre, trésorier de France ; l’autre, dans le siècle suivant aux frais du Chapitre de Bayeux qui exerçait la juridiction spirituelle sur la chapelle de la Délivrande, comme il l’exerçait sur l’église de Douvres, le village voisin. Mais, en 1877, l’ancienne chapelle avait disparu et depuis 1854, on en construisait une autre, sur les dessins de l’architecte de l’église de Bonsecours, M. Barthélémy, qui a édifié le nouveau sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Délivrande, avec ses deux tours surmontées de flèches. A l’époque où Flaubert vint dans le village, on travaillait encore au choeur, qui ne fut terminé qu’en 1880 : « Le monument de style rococo, déplaisait à Bouvard, surtout l’autel de marbre rouge, avec ses pilastres corinthiens. La statue miraculeuse dans une niche, à gauche du choeur, était enveloppée d’une robe à paillettes ». La description certainement notée sur nature, se poursuit par les ex-votos, les bouquets de mariées, les médailles militaires, les coeurs d’argent, les épées en sautoir offertes par un ancien élève de l’Ecole polytechnique « et dans l’angle, au niveau du sol, par une forêt de béquilles. »

Cependant de la sacristie, débouche un prêtre « portant le saint Ciboire ». Il célèbre la messe. Il dit l’Oremus, l’Introït et le Kyrie que l’enfant de choeur récite « tout d’une haleine ». Sur les lèvres de Bouvard, il met les Litanies de la Vierge qui défilent, avec toutes leurs images. « Tour d’ivoire, maison d’or, porte du matin », invocation qui traduit librement le Janua caeli du texte liturgique. Toutefois, le littérateur qui survit en Flaubert, ajoute joliment : « Et ces mots d’adoration, ces hyperboles l’emportent vers celle qui est célébrée avec tant d’hommages ; il la rêve comme on la figure dans les tableaux d’église, sur un amoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, et l’Enfant-Dieu à sa poitrine, mère des tendresses que réclament toute les afflictions de la terre, idéal de la femme transportée dans le ciel ».

Au sortir de la Chapelle, Flaubert est entouré par les marchands et les marchandes de chapelets. Il fait acheter à un de ces bonshommes une petite Vierge en pâte bleue et, à l’autre, – c’est Pécuchet – comme souvenir, un rosaire.

Mais les sollicitations des marchandes se font importunes et indiscrètes, Flaubert ne peut se débarrasser de ces solliciteuses, effrontées et criardes, qu’en proférant un formidable juron !…

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Mais bientôt de retour à Croisset, il écrivait « Me voilà revenu depuis hier au soir. Il s’agit maintenant de se mettre à la pioche, chose embêtante et difficile. J’ai vu dans cette excursion tout ce que j’avais à voir et je n’ai plus de prétexte pour ne pas écrire. » C’était la fin du pèlerinage à la Délivrande.

Gilles Dubosq, extrait de « Gustave Flaubert à Notre Dame de la Délivrande »

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