Carole

Il y a quelques jours, je vous ai proposé mon texte « Le meilleur ami de la femme ». Un des textes les plus sombres que j’aie pu écrire. Alors, parce que je veux croire à la lumière et aux jours meilleurs, j’ai eu envie de sauver Carole. La magie de l’écriture…

Voici donc une nouvelle histoire de Carole et Marc…

 

Elle revient de loin Carole. La veille, alors que Paul et Sylvie venaient de se coucher, ils avaient entendu frapper à leur porte. C’est là qu’ils avaient trouvé leur amie, effondrée sur le seuil. À moitié évanouie, le nez en sang, une poignée de cheveux arrachés, la chemise déchirée, la marraine de Marie gémissait douloureusement. Bouleversés, ils l’avaient aidée à se relever et l’avaient installée sur le canapé confortable, dans leur salon aux tentures chaudes et protectrices. Sylvie, en manipulant son amie, avait alors découvert avec stupéfaction d’anciennes traces d’hématomes qui marbraient encore son dos. Comment était-ce possible ? Qui l’avait ainsi agressée ? Marc était-il au courant ? Fallait-il l’appeler ? Il viendrait la chercher… Mais Carole avait retenu le bras de son amie, le regard empli de terreur. Non… pas Marc !

C’est alors que Sylvie avait compris… Marc… Comment était-ce possible…Marc était leur ami depuis tant d’années. Paul et lui s’étaient rencontrés sur les bancs de la FAC de droit. C’était un étudiant rieur, un peu fêtard, qui avait tout pour séduire. Ensemble ils avaient fait les 400 coups. Paul avait présenté Carole à Marc. Carole avait présenté Sylvie à Paul. Les deux couples étaient proches et c’est tout naturellement que l’on leur avait demandé d’être les parrain et marraine de Marie.

_ Que s’est-il passé ? Attends, je vais m’occuper de toi. Tu me raconteras après. Et nous irons aux urgences. Et enfin, tu vas porter plainte. Nous allons venir avec toi. Paul laisse-nous, tu veux bien… tu pourrais faire du thé, avec du miel. S’il te plait.

Alors, avec mille précautions, elle avait nettoyé le visage de son amie. C’est en essuyant ses larmes et le sang qu’elle découvrit, sous la couche de fond de teint, les anciennes ecchymoses que la pauvre Carole avait pris l’habitude de dissimuler.

_ Carole… Mais depuis combien de temps cela dure-t-il ? Pourquoi… Pourquoi ne nous avoir rien dit ?

_ Vous ne m’auriez pas crue… Vous aimez Marc, il est votre ami. Et… il est mon mari. Laisse-moi maintenant, je vais mieux. Je vais rentrer. Il faut que je rentre. Je n’aurais pas dû venir.

_ Tu ne vas aller nulle part Carole. Je ne peux pas te laisser partir. Nous ne pouvons pas porter ce secret avec toi. Tu le sais. Et Marc ne restera pas impuni. Le Marc que nous aimions n’était pas un homme violent. Nous ne pouvons aimer celui qui te fait subir cela. Alors non, nous n’aimons plus Marc et toi, tu as besoin de nous. Tu es venue, tu as fait le plus dur. Mais n’aie pas peur, tu n’es plus seule. Nous sommes là. Tu as eu raison de venir. Nous allons nous occuper de toi. Si tu repars chez toi, tu mourras. Peut-être pas ce soir, peut-être pas demain, mais il risque de te tuer. Et nous ne le laisserons pas faire.

Voilà. Oui, Carole aurait pu mourir ce soir-là, elle qui s’était juré de se jeter par la fenêtre la prochaine fois que Marc lèverait la main sur elle. Pourtant, alors que les coups pleuvaient, elle avait réussi à réunir ses dernières forces pour s’échapper et se réfugier chez ses amis. C’était terminé. Marc ne la battrait plus. Elle ne serait plus sa victime  ni son jouet. Elle apprendrait à lui résister, à ne plus l’aimer. Elle réapprendrait à s’aimer, elle. À ne plus avoir honte… d’elle.

Ainsi, elle avait fini par s’échouer sur les marches de Paul et Sylvie, frêle esquif, sorti de la tempête.

Sylvie et Paul, après avoir nettoyé son visage et lui avoir offert un thé, l’avaient emmenée aux urgences. Là, ils avaient constaté le viol, les coups, les morsures, les cheveux arrachés. Traces récentes, traces anciennes, son corps n’était que souffrance. Sylvie ne l’avait pas quittée et Carole s’était laissé faire, les photos, les questions, les lumières. C’était comme si elle était témoin de la scène ; ce n’était plus son corps…Son amie frissonnait devant toutes ces cicatrices, témoins de tant de douleurs. Elle repensait au maquillage excessif. Il n’était que la tenue de camouflage de son amie, utilisée dans une guerre sans nom. Elle ne pouvait s’empêcher de culpabiliser. Elle aurait dû voir, elle aurait dû comprendre, elle, la psychologue. Mais Sylvie n’avait rien vu. Personne n’avait rien vu. Elle n’avait pas compris les manches longues en été, les foulards, le refus de se mettre en maillot de bain. Une onde de colère l’avait envahie. Comment était-ce possible…

Après les urgences, ils s’étaient rendus au commissariat et Carole avait réussi à porter plainte contre Marc. Cela lui avait demandé un effort terrible. Comment comprendre que l’on puisse aimer l’homme qui nous torture ? Oui, porter plainte contre Marc était encore une souffrance. C’était faire le deuil de la vie de couple que l’on ne vivrait pas, presque un constat d’échec. Carole s’était trompée… Mais Sylvie, bouleversée, avait eu à cœur de lui expliquer que c’était Marc, qui l’avait trompée. Au commissariat, elle avait dû raconter, dans les détails. Les mots étaient douloureux, comme les coups qu’ils racontaient. Enfin, on demanda à Sylvie et Paul de l’accompagner pour qu’elle puisse récupérer quelques affaires. Pouvaient-ils héberger leur amie ?

Franchir le seuil de la maison fut difficile. Une chaise tombée, un cadre cassé, des traces de sang sur le sol, là où Carole s’était pelotonnée pour parer les coups qui pleuvaient. Sylvie et Paul avaient eu l’impression de pénétrer sur un champ de bataille. Carole avait pris deux trois affaires et sa mallette de maquillage, son alliée et surtout, celle de Marc. Elle avait eu geste vers la photo de leur mariage. Il était si beau dessus. Mais elle avait regardé son amie et avait fini par reposer le cadre sur la table de chevet. Et ils étaient partis.

Chez ses amis, petit à petit, elle avait commencé à se reconstruire. De paroles en paroles, de silences en silences, à force de sourires et de larmes, de rires et de cris, Carole avait réappris la vie, sans la peur, cette peur qui l’étouffait depuis tant d’années.

Carole était vivante.

Un jour, Marc était venu. Paul ne l’avait pas laissé entrer. Non, Carole n’avait rien à lui dire. Eux non plus d’ailleurs. Carole, qui s’était réfugiée au premier étage,  l’avait appelé de la fenêtre de sa chambre. Alors, dans un geste d’une force inouïe, elle lui avait lancé une boite au visage.

C’était sa mallette de maquillage. Carole était sauvée et n’en aurait plus besoin.

***

Aujourd’hui, c’est la fête rue George-Sand. Celle que l’on appelle encore « la petite Marie » s’apprête à souffler ses vingt bougies et toute la famille s’est réunie pour l’occasion. Ils sont tous là, les parents, les cousins, les amis. Oui, tout le monde est là.  Bien sûr, on s’interroge quant à l’absence de Marc. Il  est un homme apprécié, charismatique. Le couple qu’il forme avec Carole fait rêver tant il est prévenant et tendre. Le mari idéal en quelque sorte…

La fête bat son plein. Il faut dire que Marie est un peu le « rayon de soleil de la famille ». Elle a grandi au milieu de ses frères et de ses cousins, petite princesse au milieu de sa cour. Autour de la table, tout le monde devise gaiement, y va de son anecdote. Première dent, premiers pas, l’entrée à l’école, premières amours aussi… Sylvie, la maman, regarde tendrement sa fille. Peut-être pense-t-elle à tout ce temps passé ; ses vingt ans à elle lui semblent si loin, et pourtant tellement proches. Paul, le père, bombe le torse en évoquant les résultats scolaires de sa fille.

Soudain, on demande le silence.

Carole  s’est levée.  Il est temps pour elle d’expliquer ce qui se passe. Elle fait tinter sa flute de champagne avec sa cuiller.

_Je dois vous dire… Vous ne verrez plus Marc.

Surprise et silence gêné autour de la table. Carole regarde Sylvie, qui lui sourit et l’encourage.

_ Il n’était pas l’homme que vous croyez. Il n’était plus l’homme que j’aimais. Non. Marc aujourd’hui est en prison, et je suis délivrée. Je n’ai plus peur de lui.

Les invités, interloqués, se regardent. Marc ? Le brillant avocat ? Farouche défenseur de la veuve et de l’orphelin…

_ Marc me battait et personne ne le savait. Il me battait et je ne m’en rendais pas compte. Pouvez-vous le comprendre ? Comme si c’était… normal… Comme si un peu de maquillage suffisait à masquer mes blessures.

Elle regarde ses amis :

_ Sylvie, Paul, vous m’avez sauvée.

Enfin, elle se tourne vers la jolie Marie :

_ Quant à toi, ma chère Marie, ma petite chérie. Je me suis longtemps demandé quel cadeau je pourrais t’offrir pour tes vingt ans. Vingt ans… C’est l’âge où j’ai rencontré ton oncle. Enfin… Bref, tu n’es plus une petite fille. Et c’est à moi, ta marraine, qu’il revient de te guider. J’ai trouvé. J’avais prévu de t’offrir une mallette de maquillage… Tu parles ! Fallait-il que je sois perdue… Ma chérie, je te propose un voyage. Tu choisis la destination. Et si tu le veux, je partirai avec toi. Je n’ai jamais pu partir. Je peux partir maintenant, parce que je n’ai plus besoin de fuir. Qu’en dis-tu ?

Les yeux de Marie, encore remplis d’enfance, s’ouvrent démesurément. Ce qu’elle aime, ce sont les gouttes de pluie qui roulent sur sa peau, le souffle du vent dans ses cheveux, les rayons du soleil et éprouver la tiédeur des nuits d’été.

_ Nous partons quand tu veux Carole. Quand tu veux et où tu veux. Je te suis.

***

 

 

 

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