La petite église jaune

Voici donc la nouvelle…

 

Je la dédie à toutes celles et ceux qui essaient, au péril de leur vie souvent, de fuir l’insupportable, l’invivable, l’insoutenable. Ceux qui veulent croire, coûte que coûte, malgré la peur, et le chagrin de la séparation. Ceux qui espèrent.

Il n’avait pas du tout envie d’aller perdre son temps à la messe.

Et pourtant la petite église romane semblait lui ouvrir les bras. Sobre, tout en pierres et en rondeurs, sa seule coquetterie résidait en ses vitraux étincelants. On avait envie de s’y réfugier ne serait-ce que pour s’y protéger des ardeurs du soleil.

Les fidèles arrivaient. Petites filles, habillées de blanc, nœud dans les cheveux et socquettes en dentelles, garçonnets en bermuda, chemisette, impeccablement coiffés ; leurs parents droits, fiers de leur progéniture avançaient déjà émus par le prêche à venir. Quelques grand-mères, protégées par leurs ombrelles tenaient le bras de celui qui les accompagnait. En ce dimanche de l’Assomption, il convenait d’oublier les turpitudes de la vie, de célébrer Marie et pourquoi pas, de lui confier ses secrets et ses peines.

Toussaint, adossé au mur de la pharmacie, les observait.

Il pouvait distinguer leurs rires un peu étouffés par la solennité du moment qu’ils s’apprêtaient à vivre, et aussi par la touffeur de cette fin de matinée d’été.

Une rue les séparait.

Une rue ? Non. Un monde plutôt.

***

Il revoyait son église là-bas, sur sa terre africaine. Jaune, elle brillait sous le soleil, appelait ses fidèles. On entendait les chants de loin, accompagnés de la cora ou du balafon, féminins et pleins de rythme. Gais, enjoués, ils étaient un appel aux retrouvailles, aux rencontres et à la communion. On arrivait à pied, en pirogue, en vélomoteur… On arrivait de partout et de nulle part. Les mères portaient leurs bébés, les plus jeunes s’étaient faites belles. On s’interpelait, on s’exclamait. Là-bas, point de rires étouffés. Non, mais des rires en cascades, en carillons, en… chapelets. Sonores, ils montaient plus vite et s’offraient à ce Dieu que l’on venait honorer.

C’était là qu’il l’avait remarquée.

Elle était arrivée seule. Son boubou noir et or mettait en valeur un cou gracieux et laissait parfois entrevoir une épaule sensuelle et ronde, qui n’avait pas laissé insensible le jeune Toussaint. Un moussor, comme un écrin, recouvrait ses cheveux. Aissatou, c’était son prénom, était très belle, et le savait.

Faussement pudique, le regard baissé, elle avançait, nonchalante, prenant son temps. La jeune femme se savait observée, éprouvait le regard des hommes, réprobateur pour les uns, entreprenant pour les autres. Les femmes aussi la regardaient, envieuses, amicales ou franchement méprisantes. Mais elle s’en fichait. Aissatou se voulait libre et moderne. Elle rêvait de départ, de voyage. L’Europe l’attendait, elle y serait mannequin, comme son idole, la belle Naomi. Très jeune, Aissatou avait fait preuve de caractère, de courage aussi. Elle détestait l’injustice, rêvait de liberté… Un jour qu’elle était à l’école, elle avait alors douze ans, des hommes armés et cagoulés s’étaient introduits dans le bâtiment. Ils avaient enlevé plusieurs de ses amies. Par chance, la petite fille avait réussi à se cacher. Elle était restée de longues heures dans le petit placard à balais, tremblant et priant pour qu’ils ne la trouvent pas.

De ce jour, elle devint une militante, entièrement vouée à la cause des femmes africaines. Elle s’engagea contre l’excision, contre les mariages forcés, contre les violences à l’encontre des femmes. Quand elle serait célèbre, elle profiterait de sa notoriété pour faire avancer ce combat qui devint pour elle un engagement essentiel, vital.

Toussaint la connaissait de réputation. Sa grand-mère lui en avait parlé. La jeune fille n’était pas faite pour lui, avait-elle affirmé. Que penser d’une femme qui disait haut et fort ne pas vouloir d’enfant, qui rêvait de quitter sa patrie et qui ne respectait pas ses traditions ? Quelle épouse pourrait bien être cette infréquentable Aissatou ?

Mais le jeune homme était aussi obstiné que la jeune femme était rebelle. C’est ce qui les rapprocha.

Oui, il lui plaisait bien, Toussaint. Il ne ressemblait pas aux autres.

Comme elle, il était curieux. Comme elle, il aspirait à fuir la routine de la misère, découvrir d’autres horizons de la couleur du dollar, d’autres rivages. Celui de son fleuve ne lui suffisait plus. Il ne voulait pas, contrairement à son père, à ses frères, passer ses journées à pêcher en priant le ciel que le poisson soit au rendez-vous.

C’est à la sortie de la messe qu’il l’avait abordée. Elle avait accepté le soda qu’il lui avait proposé de boire au bord du fleuve. Ainsi, ils prirent l’habitude de se retrouver là, enfants perdus entre deux mondes ; deux cœurs remplis d’espoir. Ils se racontaient cet avenir en lequel ils croyaient l’un et l’autre, là-bas, de l’autre côté de l’océan. C’est là qu’ils décidèrent de partir ensemble et c’est dans la petite église jaune qu’ils décidèrent qu’ils se marieraient… à leur retour.

Toussaint rêvait de Paris, Londres ou New York, de grandes tours, des quartiers financiers. Le monde l’attendait, il le savait. Il en était certain, n’en avait même jamais douté. Petit déjà, il disait vouloir devenir « homme d’affaires », lui, c’était « le business » et la réussite.

Ils prirent ensemble la décision de partir vers un nouvel avenir où elle serait un mannequin célèbre et une militante, et lui un businessman reconnu.

Mais partir lorsque l’on n’a rien n’est pas chose aisée. Il leur fallut attendre, trouver l’argent qui payerait le passeur, ils n’avaient pas les moyens de ne partir que la tête haute et passeports en poche. Toussaint pêcha, Aissatou coiffa ses amies, pour quelques pièces ; elle vendit également ces pâtisseries que sa mère lui avait appris à faire ; Toussaint s’improvisa mécanicien, il répara les moteurs de pirogues. Tout était bon, rien ne leur faisait peur. L’envie de partir était si forte.

***

La messe avait maintenant commencé. Toussaint n’avait toujours pas bougé. Il restait là, perdu dans ses pensées.

Quand était-il allé à la messe pour la dernière fois ? Il s’en souvenait parfaitement. C’était la veille de leur départ. Ils avaient décidé de confier leur secret à ce Dieu en lequel ils croyaient. Lui seul saurait. Ils n’en avaient pas parlé à leurs familles, évitant ainsi des scènes pénibles et inutiles. À quoi bon tenter de convaincre celles et ceux qui ne rêvaient de rien ?

Ils reviendraient et ce serait la fête. Toussaint serait riche à millions, porterait un costume en alpaga, une cravate de marque et une pochette assortie, des chaussures vernies, des Ray-Ban, une belle montre. Il en offrirait une à son petit frère et ferait construire une splendide maison à ses parents dans le quartier résidentiel de la grande ville. Sa mère serait tellement fière de lui, son père également même s’il n’en dirait mot.

Alors, Aissatou et lui se marieraient au pays dans la petite église jaune, la noce serait fastueuse et durerait plusieurs jours. Des centaines d’invités s’y presseraient. On les regarderait avec envie, on les respecterait. Ils ne seraient plus de simples anonymes.

Le départ se fit un soir sans lune. Une embarcation les attendait. Aissatou ne put s’empêcher de frissonner lorsqu’elle embarqua. Ils étaient nombreux à avoir décidé de partir tenter leur chance ailleurs. Certains fuyaient. On fuyait la guerre, la peur au ventre, bouleversé par ces séparations. Mais il le fallait.

Et puis, la nuit, l’embarcation trop fragile, trop chargée… les chants que l’on entonne pour se donner du courage, de la force, de l’espoir… Les rires nerveux, la lune qui se cache, la houle qui se forme, qui se fâche, qui menace… Et Dieu que l’on prie, que l’on supplie, que l’on implore enfin… en vain. Les chants s’estompent, agonisent, les pleurs leur succèdent puis les cris d’épouvante… La mer s’encolère, le bateau tangue, dix fois manque de chavirer, chacun s’agrippe comme il peut, deux hommes tombent à l’eau. C’en est fini pour eux.

La déferlante est encore plus puissante que les précédentes. Cette fois-ci, c’est Aissatou qui n’a plus la force de s’agripper au bras de Toussaint.

Comment oublier son regard qui implore et demande pardon, qui dit qu’elle ne peut plus, qu’elle s’en veut de sa faiblesse, de tuer leur rêve, qu’elle l’aime et l’aimera même au fond de la mer, de la mort, et plus encore s’il survit pour elle. Il doit survivre. Ce sera lui leur avenir.

Le silence résonne en Toussaint, celui de l’absence éternelle. Le froid s’installe en lui et ne le quittera plus.

Il survivra et vivra pour deux, pourtant orphelin d’une partie de lui-même.

Parfois, il regrette d’avoir rencontré Aissatou dans la modeste église. Elle serait encore vivante peut-être, restée avec lui dans leur si beau pays. Qui pouvait le dire ?

Alors, non, pas de messe aujourd’hui pour Toussaint.

Il n’a plus rien à espérer, lui qui n’attend plus rien. Plus tard, il repartira là-bas, confier son chagrin au soleil de sa terre africaine. Et qui sait ? Peut-être une déferlante viendra-t-elle le cueillir… Alors, il la retrouvera.

Et la messe sera dite.

 

 

 

4 réponses
  1. Lucas Michel
    Lucas Michel dit :

    Tout d’abord je fais silence ; j’ai encore dans la tête ces cris , ces bruits ; ces chocs …Ce bruit d’eau en colère ,ces vagues qui claquent contre la frêle embarcation .. Je regarde la petite église qui sonne de toutes ses cloches .. . Pour voir sortir un couple de mariés Aissatou et Toussaint … Mais une ombre grise vient prendre la main de Aissatou … Un nuage passe ; le soleil est là , Toussaint à travers ses Ray Ban y voit le visage de Aissatou …
    J’entre dans cette église où l’on dit une messe …
    Merci Christelle Angano ..

    Répondre
    • angano
      angano dit :

      Au moment où je publie cette nouvelle, on retrouve les corps des trois jeunes marins-pêcheurs ; moins de 30 ans. La mer, amère.. Tristesse. Avec une pensée hommage pour toutes celles et ceux qui doivent l’affronter, quand elle ne danse pas le long des golfes clairs…

      Répondre
  2. Henri Girard
    Henri Girard dit :

    Bravo pour cette nouvelle, comme toutes les autres ciselée, mais toujours avec la pudeur et la simplicité (ce qui n’est pas simple) qui touchent au cœur toutes et tous. Le sujet est grave et traité sans pathos. J’aime beaucoup.

    Répondre
    • angano
      angano dit :

      Merci Henri. Sous ta plume, le mot « ciselée » me touche infiniment. Les autres aussi…

      Répondre

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *