Le meilleur ami de la femme

J’ai écrit ce texte il y a quelques jours. je le partage avec vous aujourd’hui.

Je le dédie aux femmes victimes, à celles qui n’osent pas crier, à celles que l’on n’entend pas, à celles qui résistent, enfin, à celles que l’on ne voit pas ou que l’on voit… trop tard.

Aujourd’hui, c’est la fête rue George-Sand. Celle que l’on appelle encore « la petite Marie » s’apprête à souffler ses vingt bougies et toute la famille s’est réunie pour l’occasion. Ils sont tous là, les parents, les cousins, les amis. La fête bat son plein. Il faut dire que Marie est un peu le « rayon de soleil de la famille », comme l’appelle son oncle Marc. Un rayon de soleil… c’est ce qu’il s’était écrié sur le berceau de la petite. Depuis, ce surnom ne l’avait plus quittée. Et puis, Marie est la seule fille de la famille Collet. Elle a grandi au milieu de ses frères et de ses cousins, petite princesse au milieu de sa cour. Autour de la table, tout le monde devise gaiement, y va de son anecdote. Première dent, premiers pas, l’entrée à l’école, premières amours aussi… Sylvie, la maman, regarde tendrement sa fille. Peut-être pense-t-elle à tout ce temps passé ; ses vingt ans à elle lui semblent si loin, et pourtant, tellement proches. Paul, le père, bombe le torse en évoquant les résultats scolaires de sa fille.

Soudain, on demande le silence.

Carole s’est levée. Elle fait tinter sa flute de champagne avec sa cuiller. Tous les regards se tournent vers elle. Tout en rondeurs et en gentillesse, Carole est la femme de Marc et la marraine de Marie. On l’aime pour sa joie de vivre, son rire du genre « feu d’artifice » à l’image de son maquillage, toujours outrancier. On ne peut pas ne pas entendre, ne pas voir Carole. La quinquagénaire voue un véritable culte à sa filleule, elle qui n’a pas eu d’enfant avec Marc.

– Ma chère Marie, ma petite chérie. Je me suis longtemps demandé quel cadeau je pourrais t’offrir pour tes vingt ans. Vingt ans… C’est l’âge où j’ai rencontré ton oncle. Enfin… Bref, tu n’es plus une petite fille. Et c’est à moi, ta marraine, qu’il revient de te guider. J’ai trouvé. Je te présente celle qui, à partir d’aujourd’hui, va devenir ta meilleure amie.

La « meilleure amie » n’est autre qu’une incroyable mallette de produits de beauté. Garnie de tiroirs, elle offre une incroyable déclinaison de couleurs. Tous les bleus, tous les roses, tous les jaunes sont là, les poudres, les fards à paupières, les mascaras, les crayons, les pinceaux, et une dizaine de rouges à lèvres… Carole semble n’avoir rien oublié.

– Je l’ai constituée moi-même ma chérie. En pensant à toi. Ce sont tes couleurs…

Les yeux de Marie, encore remplis d’enfance, s’ouvrent démesurément sur le coffret. Il lui évoque la mallette de feutres reçue pour ses huit ans. À vrai dire, Marie n’est pas certaine d’avoir envie de grandir, ou en tout cas, pas comme ça. Petite, Marie se méfiait des déguisements, comme si elle avait eu peur de se perdre dans ces costumes qui ne lui ressemblaient pas. Elle, ce qu’elle aimait, c’étaient les gouttes de pluie qui roulent sur sa peau, le souffle du vent dans ses cheveux. Elle avait pour habitude de promener le bout de sa langue sur ses lèvres, comme pour mieux goûter la vie. Enfin, elle aimait les rayons du soleil et éprouver la tiédeur des nuits d’été. Ne risquait-elle pas d’étouffer sous toutes ces crèmes ?

– Mais Carole, tu sais bien que je ne me maquille pas…

– Eh bien, tu as l’âge maintenant. Et je serai là pour t’aider. Un peu de bleu sur les paupières, un peu de rouge sur les lèvres, du rose sur les pommettes, un peu de eye-liner. Ce n’est pas si difficile.

Pour Carole, « Le maquillage est le meilleur ami de la femme ». C’est l’étape obligatoire pour accéder au monde des adultes. Autant apprendre vite. Marie et sa mère s’étaient souvent gentiment moquées de cette marraine un peu excentrique, toujours fardée à outrance. « Tu colles » lui disait toujours Marie en essuyant, dans une colère enfantine, les traces de rouge à lèvres que sa marraine lui déposait sur ses joues fraîches. Tout comme sa mère le faisait, elle avait beau lui dire qu’elle n’avait pas besoin de cela, qu’elle était belle sans. Rien n’y faisait. Carole ressentait le besoin de se maquiller, du moins, c’est ce qu’elle répondait. « Vous ne pouvez pas comprendre » comprendre, répétait-elle alors.

Un jour, elle s’était fâchée, presque jusqu’aux larmes. La mère et la fille s’étaient alors promis de ne plus évoquer le sujet. Après tout, cela ne les regardait pas.

– L’avantage du maquillage, c’est que l’on te verra moins rougir, dit Marc, avec un clin d’œil. Ce sera plus pratique avec les garçons…. Et puis les hommes aiment que l’on se maquille pour eux, tu verras. ajoute-t-il avec un sourire entendu, Regarde ta marraine, elle se fait belle pour moi.

Autour de la table, on s’efforce de s’amuser de la remarque. Après quelques flutes, Marc plaisante volontiers. Ce n’est jamais très méchant, mais Marie n’aime pas ça. Elle, ne sourit pas. Sa mère la regarde, – allez, ce n’est pas si grave. Tu connais ton oncle… – peut-on lire dans son regard. Carole ne sourit pas non plus. À cet instant, elle semble isolée au milieu des rires qui fusent autour d’elle. Enfin, elle se ressaisit, fouille dans son sac et mécaniquement, en sort un poudrier.

Quelques jours plus tard…

– Carole, on va finir par être en retard… Tu n’as pas besoin de trois heures pour te maquiller !

Au deuxième étage, assise devant sa coiffeuse, le menton posé dans le creux de ses mains, Carole cherche le courage. Aujourd’hui encore, il va falloir paraître. Cela fait tellement d’années qu’elle se sent laide et inutile. Elle voudrait crier, dire qu’elle est fatiguée. Elle voudrait partir aussi.

-Tu vas te dépêcher ! On va nous attendre !

Le ton de Marc se fait dur, cinglant. Ce n’est pas la voix chaude et sensuelle, charmeuse et caressante des soirées. Non, les syllabes claquent, sans aucune douceur.

-J’arrive, j’arrive…

Un peu de fond de teint encore, du rose pour les joues, de l’ombre à paupières, un peu de rouge à lèvres. Un instant, elle a envie de tout arrêter. Les yeux embués de larmes et la main tremblante, elle s’empare de son pinceau. Une nouvelle crise de larmes. Carole sent les sanglots l’étrangler. Sa gorge lui fait mal. Elle regarde son cou, violacé et douloureux. Quel foulard prendra-t-elle aujourd’hui ? Mais aujourd’hui, le maquillage ne suffira pas. La lèvre éclatée par la chevalière – celle-là même que Carole lui a offerte pour leurs fiançailles, la pommette violacée. Qui aurait cru ? Qui croirait ? Qui la croirait ? Le beau Marc, drôle et talentueux avocat pénaliste, farouche défenseur de la veuve et de l’orphelin.

Oui, qui la croirait ?

Carole se sent seule, se sait seule. Partir ? Pour aller où ? Quitter Marc ? Elle y a déjà songé, mais elle n’y arrive pas. Il est si fort, si beau. Elle aime sa voix qui savait la charmer, ses bras qui l’enlaçaient si fort. Marc, violent ? Elle n’a pas pu se tromper à ce point. C’est une passade, la fatigue, le stress. Il travaille tant. Il a tant de responsabilités. C’est un homme bon. La veille encore, il a été extraordinaire dans sa plaidoirie. C’est ce que l’on disait en sortant du tribunal.

Alors oui, quand il est rentré, il avait faim, il était fatigué.

Et le rôti était trop cuit. Elle n’était même pas capable de préparer le repas. Il avait raison, elle ne le méritait pas.

« Le maquillage, meilleur ami de la femme… » Si seulement elle osait parler. Elle savait que l’on se moquait d’elle, même gentiment. On la narguait pour ses joues fardées, ses paupières trop bleues. S’ils savaient… s’ils savaient que depuis quelques années, que depuis bien trop longtemps, sa mallette de beauté, celle-là même qui la faisait rêver jeune fille, était devenue non pas son amie, mais bien celle de Marc.

Sa… complice.

Depuis ce jour très précis où après une soirée douloureuse, la première d’une longue série, l’ombre à paupières avait servi à dissimuler les bleus que lui avait infligés le grand avocat. Cela fait longtemps que les mains de Marc ne la caressent plus. Ses mains se sont refermées, et ses poings sont lourds. Oui, de ce jour, la palette de bleus et de roses est devenue sa tenue de camouflage. Et Carole et ses yeux rieurs, la victime d’une guerre sans nom, impitoyable que l’on semble ne pas vouloir voir, qui meurtrit et qui tue tous les jours.

-J’arrive Marc j’arrive. Je t’en prie, ne crie pas. Je finis de me préparer…

Mais Carole n’en peut plus. Et sa mallette ne peut plus rien pour elle. Son visage tuméfié lui fait peur. Elle ne pourra plus le dissimuler.

Alors, elle se lève, doucement, se dirige vers la fenêtre qu’elle ouvre calmement, qu’elle enjambe, apaisée.

Marc tambourine à la porte de la chambre.

Il ne l’entend pas tomber.

Christelle Angano

Octobre 2019

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