Lettre à Madame de Grignan

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Un clin d’œil à une grande dame que j’aime étudier avec mes élèves.  Elle a disparu le 18 avril 1696.

À paris, lundi 5 février [1674].

Il y a bien des années, ma chère bonne, qu’il vint au monde une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses ; je prie votre imagination de n’aller ni à droite, ni à gauche :

Ce monsieur-là, Sire, c’était moi-même.

Il y eut hier trois ans que j’eus des plus sensibles douleurs de ma vie ; vous partîtes pour la Provence où vous êtes encore. Ma lettre serait longue, si je voulais vous expliquer toutes les amertumes que je sentis, et que j’ai senties depuis en conséquence de cette première. Mais revenons.

[…]

Je vous écris aujourd’hui un peu plus tôt qu’à l’ordinaire. M. de Corbinelli et Mlle de Méri sont ici, qui ont dîné avec moi. Je m’en vais à un petit opéra de Mollier, beau-père d’Ytier, qui se donne chez Pelissari ; c’est une musique très parfaite. Monsieur le Prince, Monsieur le Duc et Madame la Duchesse y seront. J’irai peut-être souper de là chez Gourville avec Mme de La Fayette, Monsieur le Duc, Madame de Thianges, et M de Vivonne, à qui l’on dit adieu et qui s’en va demain.

[…]

L’archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint-Germain. C’était comme un tourbillon. S’il se croit grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient  au travers de Nanterre, tra, tra, tra. Ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare. Ce pauvre se veut ranger ; son cheval ne le veut pas. Et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus et si bien par-dessus que le carrosse en fut versé et renversé. En même temps, l’homme et le cheval, au lieu de s’amuser à être roués, se relèvent miraculeusement, et remontent l’un sur l’autre, et s’enfuient et courent encore, pendant que les laquais et le cocher de l’archevêque et l’archevêque même se mettent à crier : « Arrête, arrête ce coquin ; qu’on lui donne cent coups. » L’archevêque, en racontant ceci, disait : « si j’avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. »

J’ai dîné hier encore chez les Gourville avec madame de La Fayette, Madame de Langeron, Madame de Coulanges, Corbinelli, l’abbé Têtu, Briole, Gourville, et mon fils. Votre santé y fut célébrée, et un jour pris pour vous y donner à dîner.

Adieu, ma très chère et très aimable ; je ne puis vous dire à quel point je vous souhaite.

Je vous adresse encore cette lettre à Lyon ; c’est la troisième ; il me semble que vous devez y être.

Madame de Sévigné, lettre du 5 février 1674 à Madame de Grignan

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