Ouragan dans un verre de whisky

Je vous livre ma nouvelle, retenue pour le prix Jean-Jacques Robert de Mennecy … (2014)

L’immeuble est coquet : de la pierre de Caen et une immense porte cochère bleue. On est jeudi. Sur la place, c’est le marché. Les étals sont pleins. On se croise, on se retrouve, on bavarde, on rit. Corps et âmes se retrouvent, se découvrent aussi.   Mais Emmanuelle ne les voit pas. Dix minutes qu’elle poireaute. Elle a horreur de ça.  Heureusement, la porte s’ouvre enfin. D’un geste distrait, elle  remet coiffure et idées en place et se dirige vers l’ascenseur.   La salle d’attente maintenant : papier jauni, fausses plantes vertes, canapé deux places légèrement défoncé, trois chaises,  une table basse recouverte de magazines. Une vague odeur d’urine de chat. Emmanuelle s’assied et s’empare d’un numéro de Gala, sa Bible. Elle sait tout de ces célébrités et voue un amour sans limite à la famille Grimaldi, là-haut sur son rocher, inaccessible. Oui, Emmanuelle a pleuré à la mort de Grace et, depuis, toute sa tendresse et son admiration se sont reportées sur la famille de sa princesse disparue. Elle donnerait beaucoup, tout peut-être, pour rencontrer Caroline, son modèle, et participer, ne serait-ce qu’une seule fois, à un seul Bal de la rose, à Monaco.

– Vous pouvez entrer Mademoiselle …

Il est là, debout, la main tendue, la regardant par-dessus ses lunettes. Des yeux curieux qui vous déshabillent l’âme, striés de veinules rouges. Pas très grand, un sourire un peu las, et un pull jaune. Un pull jaune taché. Cette souillure agresse Emmanuelle qui n’aime pas les gens qui se négligent. Elle décide donc d’ignorer la main qui se tend.

Alors, c’est ça, un cabinet de psy … Un bureau, une bibliothèque, deux fauteuils de chaque côté du bureau, même pas de divan. Emmanuelle laisse échapper un léger sourire, hoche la tête, avant de s’asseoir. Silencieuse, elle observe le psychiatre.  Elle attend qu’il lui parle, c’est un peu gênant ce silence à la longue.

– Je peux vous emprunter votre numéro de Gala ? Je n’ai pas celui-là et je n’ai pas fini de le lire.

Après tout, c’est une entrée en matière comme une autre.

-Vous aimez Gala ?

– Oui surtout la fin, la partie « soirées de gala ». Ces bals m’ont toujours fait rêver, depuis que je suis toute gamine. Vous comprenez ?

– Peut-être … je ne sais pas. Vous voulez qu’on en parle ?

Mais Emmanuelle ne semble pas avoir envie de parler, peut-être même n’est-elle pas là pour ça. Pour l’instant, son regard s’arrête sur une photo de jeune femme, tournée vers elle.

– C’est votre femme ?

– …

– Elle est jolie. Elle est plus jeune que vous, non ? Pourquoi les hommes choisissent-ils toujours des femmes plus jeunes ? Charles-Henri aussi était plus âgé que moi.

– Charles ?

– Mon mari ; mais c’est de l’histoire ancienne.

– Vous êtes séparés ?

– Il est mort. Il n’aimait pas les bals.

– Je suis désolé … On peut en parler …

La jeune femme se replonge dans la contemplation du portrait de la jeune épouse.

– Pourquoi est-elle tournée vers moi ?

– C’est une façon pour moi de marquer la distance. Et puis, vous savez ce que l’on dit quelquefois des patientes par rapport à leur thérapeute … or j’ai beaucoup de patientes. Vous avez déjà entendu parler du risque de transfert ?

– Elle est vraiment jolie … Elle aime danser ? Vous l’emmenez danser parfois ?

– Oui, elle est jolie. Oui elle aime danser. C’est d’ailleurs son métier.

– Elle a de la chance.

– Peut-être … Je ne sais pas.

Emmanuelle se lève.

– Je peux revenir demain ? Je vous parlerai de Charles demain. Maintenant que l’on se connaît, cela sera plus simple pour moi. Comment s’appelle votre épouse ?

– Stéphanie. Oui, je vous attendrai mais vers 11h30.

Quand elle arrive le lendemain, elle est plus détendue. À peine a-t-elle  le temps de s’asseoir dans la salle d’attente et de se plonger dans sa lecture que la porte s’ouvre. Il n’a pas changé de pull. Une fois encore, elle refuse la main qui se tend et se contente d’un signe de tête. Sans plus attendre, elle s’assied face au thérapeute occupé à tailler un crayon papier.

– De quoi parlerons-nous aujourd’hui ? demande t-elle. Vous avez des enfants ?

– J’ai deux enfants, mais nous ne sommes pas là pour parler de moi, ni de ma famille. Répond t-il un peu surpris. Nous sommes là pour vous. C’est à vous de me dire de quoi vous voulez que nous parlions ? Vous me disiez que votre mari était mort ? Il était jeune ? Que lui est-il arrivé ? Racontez-moi …

Mais Emmanuelle est une fois de plus en train de balayer la pièce du regard. Une carafe de whisky  posée sur un plateau.

– Vous m’offrez un verre ?

– Je ne sais pas. Je suis désolé. À dire vrai, ce n’est pas l’usage … Je me dois de garder mes distances. C’est la règle. Vous comprenez ?

– Pas l’usage … Mais qu’est-ce que l’usage ? Et si cela m’aide, moi, à vous parler,  de boire un verre … Je vous paye pour aller mieux. Non ? Et je sais que cela va m’aider. Ne dit-on pas de l’alcool qu’il désinhibe ?

Après tout, pourquoi pas. Assurément cette patiente ne ressemble pas aux autres. Et puis, il faut bien avouer que lui aussi a la gorge sèche. Il ne saurait dire pourquoi mais la jeune femme l’intrigue et même, le met mal à l’aise. Comme toujours dans ces moments, il a envie de boire. Il se lève donc, remplit deux verres, en tend un à la jeune femme, pose le sien et s’absente pour prendre de la glace dans son arrière cuisine. Quand il revient, Emmanuelle est déjà en train de siroter. Quant à lui, il avale le sien d’un trait.

– Vous buvez vite. Cela fait longtemps que vous êtes alcoolique?

Le médecin a un sursaut. Il n’aime pas la tournure que prend cette séance. Qu’est-ce que c’est que cette bonne femme !? Un moment, il a presqu’envie de lui dire de partir.

– Il avait quarante cinq ans. Il est mort empoisonné. Un cocktail imparable : somnifères et whisky. Cela ne pardonne pas.

– Il s’est donc suicidé …

– C’est en tout cas la version officielle.

Un sourire dur se dessine imperceptiblement sur le visage d’Emmanuelle. Son visage se fige, son regard se durcit.

– Vous voulez dire que vous … Mais pourquoi ?

– Il avait refusé de m’emmener à un concert de Stéphanie. Vous vous rendez compte ?! Et puis il ne voulait jamais danser, jamais un resto … Rien ! Le gentil Charles-Henri que tout le monde aimait tant … toujours au service des autres … Je ne vous ai pas dit, il était chirurgien. Eh bien, il aurait dû se méfier un peu plus et s’intéresser davantage à moi ! Bref, je n’en pouvais plus ! C’était lui ou moi … Vous comprenez, n’est-ce pas ? Un concert de Stéphanie … Et Caroline était là !

Le médecin se lève, soudain très fatigué. Il ôte ses lunettes, se frotte les yeux. Cette femme est complètement folle. Il va falloir jouer serré. Il sent une migraine insidieuse s’installer et il commence à avoir la nausée. En fait, il  est comme fasciné par cette créature, froide et sans pitié. Tout avait été calculé, préparé. Et elle était là, à lui expliquer comment et pourquoi elle avait décidé un jour de supprimer son mari. C’était tout de même la première fois qu’il avait affaire à une criminelle.

– Mais bon, assez parlé de Charles ! Si je suis là aujourd’hui, c’est pour moi, pour « tuer le père ». C’est bien la formule appropriée n’est-ce pas ?

– À vrai dire, je ne pense pas. Avec cette formule, Freud faisait référence au complexe d’Œdipe qui, comme vous le savez peut-être, aurait tué son père et épousé sa mère … Or vous êtes une femme. Mais on peut en discuter tout de même. Tuer le père … Bien sûr, en psychanalyse, le formule est symbolique …

– Vous jouez sur les mots Docteur. Je dois tuer le père parce que je n’aime pas comment les rôles ont été distribués. Parce-que, il faut bien le dire, ce n’est pas si drôle d’être votre fille.

Le médecin sursaute. N’a-t-elle pas dit « votre » fille ? Elle a dit « votre fille ». Il sent un filet de transpiration froide couler le long de sa nuque. Elle a dit « votre fille », il en est certain maintenant. Cette femme est totalement délirante. Sa nausée s’accentue.

– Je ne me sens pas très bien …

– C’est normal …

Soudain, il pense au verre de whisky qu’il vient d’avaler.

– Oui, vous m’avez bien entendue. Je vais devoir vous tuer. Je vous ai déjà tué. Mais c’est de votre faute aussi. J’aurais tant aimé aller au bal, avoir de belles tenues. Mais non, ça vous aurait écorché hein ? Vous préfériez me voir vivre une vie bien monotone, quitte à en crever. Et bien non ! Tant pis pour vous. Il fallait réfléchir avant. Alors vous allez devoir mourir aujourd’hui, pour que je puisse vivre, me construire et enfin me réaliser. J’y ai bien réfléchi. Il n’y a pas d’autre issue et puis surtout … c’est trop tard.

L’homme est maintenant livide. Il sent que ses forces commencent de le quitter, son corps s’engourdit. Il comprend aussi qu’il ne peut plus rien. Mais il veut savoir pourquoi. Elle lui doit bien cela. Elle est là, en face de lui, le regarde intensément. Un regard fiévreux et glacé à la fois

– Je ne comprends pas. Je … S’il vous plaît … Je … ne veux pas mourir !

– Oui, je vous dois bien ça. Que vous sachiez. Vous ne me reconnaissez vraiment pas ? C’est grave, un père qui ne reconnaît pas sa fille. C’est moche ! Moi, je te reconnais. Au fait, cela ne te dérange pas que je te tutoie ?

– Écoutez, j’ai deux enfants, Frédéric et Marie … Je le saurais si vous étiez ma fille. Comment s’appelle votre mère ?

– Laisse ma mère hors de tout ça ! Frédéric et Marie … Oui, j’ai déjà entendu parler d’eux. Mais voilà, Monsieur ne se souvient pas de la petite Emmanuelle. Tant pis pour elle ! Tant pis pour lui ! Et tant mieux pour Frédéric et Marie ! Non décidément,  je ne peux plus  rien pour toi. Bientôt tu vas t’endormir. Oh, ne t’inquiète pas, ce ne sera pas douloureux ; moins en tous cas que l’arsenic. On dira que tu as fini par te suicider. Tout le monde sait que tu étais dépressif et alcoolique. Ta mort ne surprendra donc personne.

Les yeux de l’homme s’agrandissent d’épouvante.  Sa respiration s’amenuise, les battements de son cœur ralentissent. Emmanuelle se rapproche de lui. Avec douceur, elle lui caresse les cheveux, presque tendrement. Mais il est loin désormais, si loin.

– Au revoir Docteur F- Laubert, ta petite Emma te salue. lui chuchote t- elle enfin à l’oreille avant de partir.

À la radio, une princesse hurle une histoire d’ouragan.

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Christelle Angano détentrice copyright n°00055050

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