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Ouragan dans un verre de whisky

 

L’immeuble est coquet : de la pierre de Caen et une immense porte cochère bleue. On est jeudi. Sur la place, c’est le marché. Les étals sont pleins. On se croise, on se retrouve, on bavarde, on rit. Corps et âmes se retrouvent, se découvrent aussi.   Mais Emmanuelle ne les voit pas. Dix minutes qu’elle poireaute. Elle a horreur de ça.  Heureusement, la porte s’ouvre enfin. D’un geste distrait, elle  remet coiffure et idées en place et se dirige vers l’ascenseur.   La salle d’attente maintenant : papier jauni, fausses plantes vertes, canapé deux places légèrement défoncé, trois chaises,  une table basse recouverte de magazines. Une vague odeur d’urine de chat. Emmanuelle s’assied et s’empare d’un numéro de Gala, sa Bible. Elle sait tout de ces célébrités et voue un amour sans limite à la famille Grimaldi, là-haut sur son rocher, inaccessible. Oui, Emmanuelle a pleuré à la mort de Grace et, depuis, toute sa tendresse et son admiration se sont reportées sur la famille de sa princesse disparue. Elle donnerait beaucoup, tout peut-être, pour rencontrer Caroline, son modèle, et participer, ne serait-ce qu’une seule fois, à un seul Bal de la rose, à Monaco.

– Vous pouvez entrer Mademoiselle …

Il est là, debout, la main tendue, la regardant par-dessus ses lunettes. Des yeux curieux qui vous déshabillent l’âme, striés de veinules rouges. Pas très grand, un sourire un peu las, et un pull jaune. Un pull jaune taché. Cette souillure agresse Emmanuelle qui n’aime pas les gens qui se négligent. Elle décide donc d’ignorer la main qui se tend.

Alors, c’est ça, un cabinet de psy … Un bureau, une bibliothèque, deux fauteuils de chaque côté du bureau, même pas de divan. Emmanuelle laisse échapper un léger sourire, hoche la tête, avant de s’asseoir. Silencieuse, elle observe le psychiatre.  Elle attend qu’il lui parle, c’est un peu gênant ce silence à la longue.

– Je peux vous emprunter votre numéro de Gala ? Je n’ai pas celui-là et je n’ai pas fini de le lire.

Après tout, c’est une entrée en matière comme une autre.

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La petite église jaune

Voici donc la nouvelle…

 

Je la dédie à toutes celles et ceux qui essaient, au péril de leur vie souvent, de fuir l’insupportable, l’invivable, l’insoutenable. Ceux qui veulent croire, coûte que coûte, malgré la peur, et le chagrin de la séparation. Ceux qui espèrent.

Il n’avait pas du tout envie d’aller perdre son temps à la messe.

Et pourtant la petite église romane semblait lui ouvrir les bras. Sobre, tout en pierres et en rondeurs, sa seule coquetterie résidait en ses vitraux étincelants. On avait envie de s’y réfugier ne serait-ce que pour s’y protéger des ardeurs du soleil.

Les fidèles arrivaient. Petites filles, habillées de blanc, nœud dans les cheveux et socquettes en dentelles, garçonnets en bermuda, chemisette, impeccablement coiffés ; leurs parents droits, fiers de leur progéniture avançaient déjà émus par le prêche à venir. Quelques grand-mères, protégées par leurs ombrelles tenaient le bras de celui qui les accompagnait. En ce dimanche de l’Assomption, il convenait d’oublier les turpitudes de la vie, de célébrer Marie et pourquoi pas, de lui confier ses secrets et ses peines.

Toussaint, adossé au mur de la pharmacie, les observait.

Il pouvait distinguer leurs rires un peu étouffés par la solennité du moment qu’ils s’apprêtaient à vivre, et aussi par la touffeur de cette fin de matinée d’été.

Une rue les séparait.

Une rue ? Non. Un monde plutôt.

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Photo souvenir

Un joli moment de partage, comme je les aime pour un projet qui me touche beaucoup,artistes,auteurs…réunis autour d’un thème:       l’équilibre.

Merci à toi Alain (Bron) de m’avoir proposé de vous rejoindre. Et à l’année prochaine, j’espère.

https://www.lartenchemin.com/les-auteurs-2020.html?fbclid=IwAR2VixpLmC-qhm_Zb7pLs1VPrTgIcA-gTJ2v-k6hKouqgP5O8UmCNkyw3J0

L’Homme-Oiseau

Petit texte proposé pour la manifestation « L’Art en chemin ». Il sera exposé à Balagny-sur-Aunette.  Le thème était « l’équilibre ». C’est Rafaël, un de mes élèves, qui m’a soufflé l’idée. Je l’en remercie 🙂

Merci aussi à Alain Bron, qui a pensé à moi pour cette manifestation.

 

 

Cette nuit-là, Raphaël s’était inquiété de voir la lune, énorme et lumineuse, briller au-dessus du marronnier de son jardin. « La grosse boule » ne risquait-elle pas de tomber ? Mais son père l’avait rassuré dans un sourire. Il n’y avait pas de danger, c’était là « la magie de l’équilibre ». Le petit garçon avait tout juste cinq ans et cette soirée décida de sa vie.

La magie de l’équilibre…

À l’adolescence, il se passionna pour le funambulisme.Il choisit de vouer sa vie à la recherche de cet Équilibre, de cette Harmonie. Il n’était à l’aise que sur son fil et tout naturellement intégra un cirque, mais, très vite, s’y sentit à l’étroit. Raphaël prit alors l’habitude d’exercer sa passion sur toutes les hauteurs qui pouvaient l’accueillir. Clochers, immeubles, gratte-ciel, rien ne lui faisait peur.

Pourtant, rien ne lui plaisait davantage que d’être en communion avec la nature. Trouver l’endroit idéal devint sa quête, son Graal.

À trente ans, Raphaël était un homme superbe. Le teint hâlé par le soleil et le grand air, Mince, des muscles dessinés avec grâce, son corps semblait voué au mouvement et à la légèreté. L’homme-oiseau était un solitaire. À ses parents qui lui disaient leur désir de le voir fonder une famille, il répondait ne pas vouloir s’alourdir. La vérité c’est qu’il se méfiait de l’Amour, lequel, à ses yeux, ne manquait pas de conduire au Chaos. Dans sa quête, point de place pour deux.

L’Homme-oiseau avait pris l’habitude de parcourir le monde, toujours en quête du lieu idéal. Depuis toutes ces années, il avait connu des paysages magnifiques, mais n’avait pas encore éprouvé l’émotion majuscule. Or, il y avait urgence. Raphaël se savait malade : bientôt, il ne pourrait plus s’adonner à sa passion.

C’est en Afrique qu’il « rencontra » l’endroit. C’était l’aube, l’heure à laquelle les animaux connaissent la paix, réunis au bord du grand lac, pour se désaltérer avant que la brûlure du soleil ne les atteigne. Point de prédateur, point de proie, mais une véritable communion, si rare dans le monde des hommes. Au loin, des flamants roses offraient un ballet bouleversant de beauté à la terre africaine. Au-dessus du lac, un sourire d’argent jouait avec son reflet. La lune est si belle en Afrique.

Raphaël avait repéré un canyon surplombant le rivage. Il formait une jolie crique. De là, on distinguait le paysage et les bêtes. Quelques-unes s’étaient donné rendez-vous, les flamants roses aussi. L’Oiseau-Homme décida de tendre son filin. Quand il se retrouva au-dessus du lac et des animaux, il eut le sentiment d’avoir enfin trouvé le Graal : l’équilibre parfait.

C’est alors qu’il choisit, dans un ultime plongeon, de rejoindre les oiseaux, ses amis et la complice de son enfance, la lune blanche.

 

Christelle Angano

 

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Joséphine

 

À Alain Bashung.

 

La longue main gantée de Joséphine tremblait un peu tandis qu’elle introduisait la clé dans la serrure. Inconsciemment, elle souffla sur la mèche de cheveux imaginaire qui barrait son front. Ce tic qu’elle trimballait depuis sa plus tendre enfance trahissait son émotion : son premier appartement ! Ce n’était pas rien tout de même et elle rêvait de cet instant depuis longtemps, si longtemps. Enfin, elle allait pouvoir se prendre en charge ! Dormir quand elle en avait envie, manger ce qu’elle voulait manger et quand elle avait faim ; sortir, s’habiller comme elle le voulait, rencontrer qui elle voulait, partir loin ou bien rester… Et surtout, surtout, ne plus dépendre de personne, ne plus avoir de compte à rendre. Vivre, enfin !

Oui, enfin, vivre !

Oh, bien sûr, il n’était pas bien grand cet appartement, tout juste un petit studio aménagé : son… palais. Une entrée, quelques placards « bien pratiques », une kitchenette aménagée, un coin bureau, un « espace chambre » dans une alcôve, une salle de bains avec un lavabo et même, comble du luxe, une baignoire sabot. Son nouveau chez elle, comme elle aimait l’appeler, était idéalement situé en plein centre-ville et jouissait même d’une petite cour privative. Au calme, et en plein cœur de la vie. Le tramway tout près, les bus pas loin… cela serait pratique en attendant de passer le permis, prochaine étape vers l’indépendance.

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L’Oiseau-Lire

 

Je Le reconnus.

L’Oiseau-Lire hantait déjà mes rêves d’enfant. Je lui offris un sourire timide, il me tendit un merveilleux livre.

Je m’en emparai, frissonnante de bonheur. Son cuir rouge sombre embrasa mon âme.   Lui, fit le dos rond. Doucement, au fil de ses pages, l’effeuillage put commencer, subtil et sensuel. Face à Lui, je me dénudai. Il m’envoûtait, je me donnai. Une main se tendit vers moi, s’empara de la mienne.

Je suis Peter Pan et je m’envole. Ils sont tous là. Le Petit Prince et sa rose, le renard apprivoisé ; Madame Bovary, Colin et Cloé. Cyrano dans les étoiles, Roxane endeuillée. Les lignes s’offrent à moi, comme autant de lignes d’horizon, s’entrelaçant, lignes de vie tant de fois lues et déchiffrées.

Mais soudain, l’ouvrage se referma, emportant avec lui mes amis de papier. L’Oiseau-Lire me regarda tendrement.

Une plume de lumière vint alors se poser sur ma main.

Et je compris.

Ce livre à la couverture rouge sombre, c’était celui qu’un jour j’écrirais.

 

Christelle Angano

Novembre 2015

 

 

 

 

 

Ouragan dans un verre de whisky

Je vous livre ma nouvelle, retenue pour le prix Jean-Jacques Robert de Mennecy … (2014)

L’immeuble est coquet : de la pierre de Caen et une immense porte cochère bleue. On est jeudi. Sur la place, c’est le marché. Les étals sont pleins. On se croise, on se retrouve, on bavarde, on rit. Corps et âmes se retrouvent, se découvrent aussi.   Mais Emmanuelle ne les voit pas. Dix minutes qu’elle poireaute. Elle a horreur de ça.  Heureusement, la porte s’ouvre enfin. D’un geste distrait, elle  remet coiffure et idées en place et se dirige vers l’ascenseur.   La salle d’attente maintenant : papier jauni, fausses plantes vertes, canapé deux places légèrement défoncé, trois chaises,  une table basse recouverte de magazines. Une vague odeur d’urine de chat. Emmanuelle s’assied et s’empare d’un numéro de Gala, sa Bible. Elle sait tout de ces célébrités et voue un amour sans limite à la famille Grimaldi, là-haut sur son rocher, inaccessible. Oui, Emmanuelle a pleuré à la mort de Grace et, depuis, toute sa tendresse et son admiration se sont reportées sur la famille de sa princesse disparue. Elle donnerait beaucoup, tout peut-être, pour rencontrer Caroline, son modèle, et participer, ne serait-ce qu’une seule fois, à un seul Bal de la rose, à Monaco.

– Vous pouvez entrer Mademoiselle …

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Prix Jean-Jacques Robert : Ouragan dans un verre de whisky

Ouragan dans un verre de whisky

Je viens d’apprendre que ma petite nouvelle est arrivée 4° sur 200 … et j’en suis très fière …

L’immeuble est coquet : de la pierre de Caen et une immense porte cochère bleue. On est jeudi. Sur la place, c’est le marché. Les étals sont pleins. On se croise, on se retrouve, on bavarde, on rit. Corps et âmes se retrouvent, se découvrent aussi. Mais Emmanuelle ne les voit pas. Dix minutes qu’elle poireaute. Elle a horreur de ça. Heureusement, la porte s’ouvre enfin. D’un geste distrait, elle remet coiffure et idées en place et se dirige vers l’ascenseur.
La salle d’attente maintenant : papier jauni, fausses plantes vertes, canapé deux places légè-rement défoncé, trois chaises, une table basse recouverte de magazines. Une vague odeur d’urine de chat. Emmanuelle s’assied et s’empare d’un numéro de Gala, sa Bible. Elle sait tout de ces célébrités et voue un amour sans limite à la famille Grimaldi, là-haut sur son rocher, inaccessible.
Oui, Emmanuelle a pleuré à la mort de Grace et, depuis, toute sa tendresse et son admiration se sont reportées sur la famille de sa princesse disparue. Elle donnerait beaucoup, tout peut-être, pour rencontrer Caroline, son modèle, et participer, ne serait-ce qu’une seule fois, à un seul Bal de la rose, à Monaco.
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Allo Papa tango Charly

Mais enfin, où as-tu donc la tête ?

Je ne sais pas, je ne sais plus. S’il vous plait, ne me brusquez pas, attendez, cela va revenir.

Le geste du vieil homme s’est interrompu. Que voulait-il faire ? Il ne saurait le dire. Son geste s’est perdu au fond de sa pensée. Là-bas quelque part, déjà bien loin de nous.

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