« Vieillir »

Alors voilà, parce que j’aime l’écriture de Marilé, j’ai décidé de publier (avec son accord bien entendu) certains de ses textes. Savourez …

 

Vieux

 

On a beau jeu de se moquer des vieilles gens qui regardent passer la vie sur les bancs, à l’ombre des grands arbres, sur les places publiques, quand on est jeune et fringant. Ah c’est facile de railler l’inertie quand le mouvement ne fait pas mal, quand la lumière ne fait pas cligner des yeux dont se retire peu à peu tout fluide, comme de tout le corps qui se dessèche et s’amenuise !

Ils verront bien un jour, eux aussi, ce que c’est la fonte des muscles, l’oreille tendue aux chants des oiseaux qui se raréfient le matin, la langue qui clape avec dégoût sur  la soupe insipide qui cartonne la bouche, même faite maison, même avec les recettes d’avant. Les sensations se pastellisent, le monde s’estompe, sanguine sur laquelle on passe une main négligente. Des formes intactes subsistent et ça et là quelques détails que le doigt n’a pas effacés, mais l’ensemble se fond et s’entremêle dans une bouillie de couleur poussiéreuse.

Arthur pense à tout cela languissamment, sur son banc fétiche, dodelinant de la tête au rythme tout personnel que ses neurones malades impriment à ses muscles, chanson pour un être seul, castagnettes d’os craquants. Tout de même, avec ce beau soleil il profite – et se l’avoue, il n’a plus à se mentir à son âge – de cette nostalgie, la tourne et retourne en bouche, cela du moins conserve ses arômes et prend avec les ans des saveurs renouvelées.

De ce poste d’observation que nul ne songerait à lui disputer, qu’il a culotté à la forme de ses vieilles hanches année après année, pantalon après pantalon, sans préméditation mais sans faillir, qui a pris au contact fidèle de ces tissus râpés, neufs, râpés, cette douceur inimitable du bois de chêne jeune, il contemple sans fatigue tous les commerces de la place, les embrassant presque du regard. Le café qui déborde en terrasses inégales de part et d’autre de la fontaine, la pharmacie, la boulangerie, le tabac papèterie, le salon de coiffure. Depuis toutes ces années qu’il est assis là, il connaît son petit monde à la perfection, et l’on n’a plus que vaguement conscience de cette présence muette et immobile, pas plus encombrante qu’un saurien édenté en voie de momification, supposément sourde et aveugle. L’on a tort !

Il regarde et écoute de toute son âme, il sait leurs prénoms à tous, il a entendu une bonne partie de leurs histoires, publiques ou dissimulées, qu’il recoupe et fiche en souvenirs ordonnés. Seul dépositaire du secret de consanguinités ignorées fruits d’embranchements familiaux que la mort des uns et des autres dans des villages voisins qui se dépeuplent a rendues insoupçonnables, il veille.


Marie-Laetitia, Les nombrils de mon monde.

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