Un vieux texte : Nuit Éthiopienne

Paru dans Itinerrances

La journée avait été longue au cœur de la brousse éthiopienne.

Les enfants s’étaient émerveillés devant les zèbres, avaient ri des grimaces des babouins.

A moitié rassurés, ivres de bonheur et de liberté, ils avaient guetté le lion, tremblé devant les crocodiles nonchalants au bord de la rivière Awash.

Le plus jeune avait pleuré de fatigue, incommodé par les mouches, les odeurs, choqué par la violence de la brousse. Les restes d’un impala…

Au matin, la lionne avait frappé.

Enfin, il avait fallu rentrer au camp.

Bientôt, la nuit serait tombée.

Pendant que les parents avaient pris leur douche, la petite fille était partie jouer avec Shoayé, son amie de la brousse.

Elles avaient échangé quelques mots dans cette langue universelle qu’est celle des enfants et de l’amitié et s’étaient fait le serment de ne jamais s’oublier.

Amies au-delà des frontières, pour l’éternité.

 

Enfin, dans la caravane, les enfants s’étaient endormis, harassés de fatigue.

Ils souriaient dans leur sommeil. Leur peau était brunie par le soleil, leurs cheveux avaient l’odeur de l’herbe sèche.

Certainement étaient-ils en train de courir la savane, de courser les gazelles.

Elle les regarda tendrement, se pencha sur leur front pour un long baiser doux et protecteur.

Puis, fermant la porte, elle prononça la formule magique, celle qui éloignait les cauchemars.

Sur le lit conjugal, elle se pencha sur celui qu’elle aime.

Tiens, se dit-elle amusée, il s’était endormi.

Le soleil, la chaleur, la poussière avaient eu raison de lui. Elle regarda son corps abandonné à la blancheur des draps.

Ses muscles tressaillaient, comme toujours quand il sombrait dans le sommeil.

Elle le trouva beau. Un léger sourire éclairait son visage.

Elle repensa à son regard émerveillé face à la beauté de la savane, à son trouble face aux seins haut perchés des femmes.

Comment ne pas être troublé ?

Elle le laissa à ses rêves, dans lesquels certainement elle n’apparaîtrait pas.

Enfin seule, elle décida alors de se servir un verre et de boire à ses retrouvailles.

Elle attendait cet instant depuis si longtemps. Retrouver ce continent, ce pays qu’elle avait tant aimé.

Entendre le vent…

Sentir l’odeur âcre de la terre éthiopienne.

Revoir ses sourires blancs.

La veille, elle s’était baignée avec sa famille dans les eaux du lac Langano.

Elle avait souvent imaginé cet instant.

Emue, elle avait nagé sous l’eau pour que l’on ne la vît pas pleurer.

Puis elle avait souri en voyant ces jeunes adolescents refaire le monde autour d’un feu de camp. Décidément, rien n’avait changé.

Alors, elle les revit tous : Petra, David, Maggie, Aklilu, Foly-Vi.

Ils étaient sa jeunesse ; ils étaient ses amis.

Elle chercha du regard le tronc d’arbre sur lequel ils avaient gravé leurs prénoms. Il était toujours là.

 

Brusquement, l’envie la saisit de fumer une cigarette, elle qui n’avait pas fumé depuis si longtemps.

Elle en avait repéré dans le placard, oubliées certainement par les derniers occupants.

Elle éprouvait le besoin irrépressible d’occuper ses doigts, de voiler ce trouble qui l’envahissait.

La première bouffée la fit tousser et l’étourdit.

Elle manquait d’air, elle étouffait.

Respirer, sentir la nuit, s’en imprégner.

Sans un bruit, elle sortit de la caravane et sortit sous la voûte étoilée, attirée malgré elle par la brousse et le vent.

Elle déploya ses poumons et s’emplit des odeurs de la brousse. Odeurs étourdissantes, effluves de vie, parfums de mort et de sang.

Une charogne non loin de là se décompose ; non loin de là un buisson de fleurs.

Alors, ses émotions la submergèrent.

Elle était revenue.

Tout était intact autour d’elle. Elle ressentit une merveilleuse sensation de liberté.

Cette nuit serait la sienne. Son retour à la Vie.

Elle aurait aimé se noyer dans cet océan d’or.

Doucement, elle s’allongea dans l’herbe haute, ses sens en éveil.

Elle enfouit son visage dans la terre, la respira.

Odeur de terre, odeur d’urine…

Le fauve était passé, l’antilope avait tremblé.

Elle ressentit de tous ses pores la peur de la gazelle.

 

La brise se leva, les herbes effleuraient ses longues jambes fuselées.

Dans un frisson, elle ôta sa chemise et offrit l’opale de ses seins à la noirceur de la nuit.

Guerlain se mélangeait à la terre, le souffle de la brousse la caressait doucement.

La lune parut, complice de caresses nocturnes.

 

Non loin de là, un rugissement…

Le silence nocturne se fit inquiétant.

Inquiétant mais plein de promesses.

Promesse du jour, promesse d’amour.

D’éternel recommencement.

 

Elle était en quête depuis si longtemps…

Elle savait que la réponse, sa réponse était là, au cœur de la savane.

Parmi les lions et les éléphants.

Que cherchait-elle ?

Elle ne le savait guère.

Elle-même, probablement.

 

L’Afrique avait pris son cœur, l’Afrique avait pris son âme

Depuis déjà si longtemps.

 

Soudain, des chants, dans la nuit, se firent entendre.

Le monde était là, près d’elle, enfin…

Elle l’entendait.

Elle se releva, se dirigea là où la menait le vent.

 

Là-bas, non loin de là, au cœur d’un village, une tribu fêtait la vie et le sang.

Hypnotisée, envoutée et fiévreuse, elle les rejoignit, en tremblant.

Elle n’avait pas peur, elle se rapprocha, et les reconnut, ses rêves d’enfants.

Ourianga le morane, Patricia, fille du lion, fille de l’amour, fille de l’Afrique, femme-enfant.

Ils étaient là, devant elle : ils l’attendaient depuis si longtemps.

Alors, cessa la musique.

On la montrait du doigt, on chuchotait, on attendait…

Une jeune fille, éblouissante de beauté, féline et nonchalante s’approcha d’elle et la prit par la main.

Les enfants riaient, dansaient autour d’elle. Ils l’accueillaient, ils la touchaient, la caressaient en chantant.

Peut-être reconnaissaient-ils en elle l’ancienne enfant ?

La blondeur de ses cheveux les intriguait, la blancheur de sa peau les surprenait.

La princesse éthiopienne lui offrit un de ses bijoux.

Un collier à perles bleues, bleues sur sa peau noire, dans la nuit noire, aux reflets bleus.

En échange, délicatement, elle coupa une mèche de ses blonds cheveux, en fit une tresse pour orner son cou gracile.

Une vieille allaitant un enfant tout petit ; la mamelle pendante, à force d’avoir nourri, l’appela près d’elle.

Elle lui caressa la joue, regarda ses seins de blanche et sourit. Son sourire édenté et malicieux pourtant, était très doux et ne la quittait pas.

Le silence se fit pesant… son trouble s’amplifia.

La musique et la fête pouvaient reprendre.

Les hommes la regardaient, les jeunes la dévoraient.

Elle sentait leurs regards posés sur elle.

Ils étaient si beaux. Regards sensuels, lourds de promesses.

Des frissons parcouraient sa peau.

Elle se sentait si blanche et si nue face à ces torses d’ébène et ces regards brûlants.

Les silhouettes longilignes et luisantes maintenant l’entouraient.

Leurs lèvres s’entrouvraient sur des sourires carnassiers.

Elle pensa soudain à la gazelle et frissonna délicieusement.

Ses sens étaient maintenant en alerte.

La musique l’envoûtait, son cœur s’emballait.

Ses seins pointaient leur désir vers la voute étoilée.

Son ventre palpitait. Sa respiration s’accéléra, en proie à ses fantasmes les plus fous.

Elle se savait conquise, elle se savait perdue.

L’Afrique avait eu raison d’elle.

Alors, un jeune dieu au regard diabolique, lui tendit la main.

Hypnotisée, éperdue, elle le suivit.

Tous deux disparurent là-bas, dans la nuit.

 

Et la savane soupira d’aise…

 

L’aube se lève sur la savane.

C’est l’heure de la trêve, au fond de la brousse.

Tout à l’heure, la vie reprendra ses droits.

Dans la caravane, la famille se réveille. Les enfants, impatients, trépignent.

L’homme s’étire, troublé peut-être des rêves de la nuit.

Tendrement, il passe sa main dans la blonde chevelure de celle qui dort près de lui.

Elle ouvre les yeux, perdue, égarée. Elle sourit de son rêve rougissante et émue.

Elle se lève et découvre…

Un collier de perles bleues sur sa blanche chemise de nuit.

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